Chères et chers compatriotes du Royaume-Uni,

Mon mandat de conseiller des Français de l’étranger (CFDE) 2019 a été marqué par plusieurs événements et tendances de fond que je souhaite évoquer avec vous, afin d’en tirer les enseignements, tant sur le rôle de l’élu local des Français de l’étranger que sur la manière dont celui-ci est affecté par les politiques publiques menées par les gouvernements macronistes qui se sont succédé depuis près d’une décennie.

Brexit et Covid-19 : Réagir à l’actualité pour protéger nos concitoyens


La première partie de mon mandat a été marquée par une situation doublement anxiogène pour nos compatriotes. À la crise du Brexit, qui a fragilisé le statut légal des résidents français au Royaume-Uni depuis la sortie effective du pays en 2020, s’est ajoutée la pandémie de Covid-19, qui a bouleversé la liberté de circulation entre le Royaume-Uni et la France, avec parfois des conséquences personnelles dramatiques.

Concernant le Brexit, mon rôle d’élu a consisté à accompagner les autorités consulaires afin d’informer nos ressortissants de leurs droits et des démarches à accomplir, à orienter des familles vers les services compétents pour obtenir leur settled status, mais aussi à plaider sans relâche pour que les Français ne paient pas le prix d’une relation franco-britannique alors très dégradée. Avec l’association Français du Monde, nous avons informé des milliers de compatriotes et accompagné plusieurs dizaines d’entre eux dans leurs démarches.

La pandémie de Covid-19 a profondément bouleversé notre mandat, car la priorité absolue était d’informer nos compatriotes sur leurs conditions de déplacement entre nos deux pays, lesquelles évoluaient constamment : périodes de confinement, documents à présenter, critères d’éligibilité aux déplacements, ou encore normes sanitaires à respecter de part et d’autre de la Manche. J’ai pu directement renseigner de nombreux compatriotes qui m’ont sollicité durant cette période.

La pandémie a également provoqué un sursaut, hélas trop bref, de solidarité nationale à l’égard de nos compatriotes les plus en difficulté. L’aide exceptionnelle accordée aux personnes qui se sont retrouvées sans emploi et en grande précarité du jour au lendemain a été précieuse pour des centaines de familles. Je suis fier d’avoir pu identifier plusieurs foyers particulièrement touchés par la crise sanitaire afin qu’ils puissent en bénéficier. Cette aide pouvait atteindre près de 400 € par mois pour une famille monoparentale avec deux enfants.

Neuf ans de renoncements : le recul de l’Etat et de la mixité sociale

Le constat que je dresse est sans appel : les gouvernements qui se sont succédé ont entériné un recul de l’État, de la solidarité nationale et, de manière spectaculaire, de la mixité sociale dans le réseau d’enseignement français au Royaume-Uni.


Chaque conseil consulaire des bourses auquel j’ai participé commence par le même constat : le nombre de demandes de bourses diminue d’une année sur l’autre, avec une baisse encore plus rapide que la moyenne mondiale. Dans le même temps, les frais de scolarité ont explosé, avec une hausse de 106 % entre 2014 et 2025. Les classes moyennes désertent progressivement le réseau, et la mixité sociale s’efface, en même temps que la mission de service public qui est pourtant au coeur de la vocation de l’Agence depuis sa création.

Défense des bourses scolaires
Je me suis mobilisé sur les deux fronts. D’abord pour les familles, lors de chaque CCB, en plaidant pour une augmentation de la quotité de bourse lorsque celle-ci paraissait insuffisante et que la continuité pédagogique de l’enfant semblait menacée. Je me suis souvent senti seul, parmi les neuf élus ainsi que les représentants des établissements, à monter au créneau pour défendre, voire rétablir, la mixité sociale dans les établissements grâce au mécanisme des bourses scolaires. Le service social du consulat, dont je tiens à saluer le professionnalisme et l’engagement exceptionnels, fournit les paramètres et instruit les dossiers. En revanche, notre rôle d’élu ne consiste pas à valider mécaniquement ces décisions, mais bien à donner une portée politique à ces échanges afin d’aider les familles les plus en difficulté et de replacer la justice sociale au coeur du débat.

Défense des aides sociales
Je fais le même constat concernant l’évolution des dispositifs d’aides sociales destinés aux Français de l’étranger : hormis la période de pandémie, durant laquelle l’État a mobilisé des moyens et doté les consulats pour venir en aide aux Français les plus en difficulté, les dispositifs plus pérennes d’aides sociales (CCPAS) et de subventions aux associations (OLES et STAFE) se sont érodés d’année en année.

Le taux de base, qui constitue un seuil de calcul pour l’éligibilité aux aides sociales, a même été abaissé à 614 €, sous la pression du ministère et de la commission nationale, alors que le service économique de l’ambassade estime à 852 € les besoins essentiels d’une personne âgée vivant à Londres. Ce décalage entre le taux de base et la réalité du terrain a conduit à une situation absurde : aucun bénéficiaire n’a été identifié depuis plusieurs années. Je l’ai dénoncé à de multiples reprises et j’ai rédigé une lettre de motion appelant le ministère à mettre fin au gel du taux de base, devenu inadapté à la suite du Brexit. Ce dégel a finalement été accordé à notre circonscription grâce à cette initiative politique.

Défendre notre réseau associatif et culturel : une évidence

Dans une période où la mission de service public de notre réseau d’établissements scolaires n’a cessé de s’affaiblir, victime de choix politiques privilégiant la croissance à l’accès de toutes et tous à un enseignement en français, j’ai choisi de soutenir le dynamisme associatif de nos communautés françaises, qui, lui, ne fait pas défaut.


Le plus bel exemple de cette mobilisation citoyenne est le réseau des petites écoles FLAM (Français langue maternelle) : plus de soixante structures locales maillent le territoire britannique, permettent aux familles françaises de transmettre à leurs enfants la langue et la culture françaises, où qu’elles habitent, à un coût abordable, tout en créant du lien entre Français et francophones d’une même ville ou d’un même quartier.

Pendant sept ans, j’ai plaidé en faveur d’un soutien pérenne — politique, administratif et financier — à ce dispositif exceptionnel, dont le potentiel demeure largement sous-estimé. Je l’ai fait en appuyant les demandes de subvention et en réclamant un dialogue plus systématique entre le poste consulaire et le réseau FLAM, afin que les familles soient pleinement informées des solutions disponibles sur leur territoire.

Le rôle de l'élu : un progrès démocratique et un combat permanent

Le rôle de conseiller des Français de l’étranger constitue un progrès incontestable. Le contrôle démocratique de la dépense publique mérite la même attention, qu’elle concerne les Français de métropole, des outre-mer ou de l’étranger. Ce sont en effet des millions d’euros qui sont dépensés chaque année par l’action extérieure de la France au Royaume-Uni, et il nous incombe de placer la justice sociale, la solidarité et l’égalité au coeur de ces dispositifs.

Hélas, le statut du CFDE demeure juridiquement fragile, puisqu’il ne bénéficie pas du statut d’élu local, réservé aux élus exerçant un mandat sur le sol de la République. Nous faisons ainsi figure d’ovni institutionnel, avec des indemnités qui ne sont pas revalorisées chaque année, contrairement à celles des élus locaux en France, par exemple. Plus fondamentalement encore, le rôle du CFDE reste uniquement consultatif, et non délibératif : nous formulons un avis, parfois suivi, parfois non, sans disposer d’aucune autorité sur les décisions prises. Cette situation engendre de réelles frustrations, en particulier lorsque les décisions de Paris sont en décalage avec notre connaissance du terrain.

Durant mes sept années de mandat, j’ai eu la chance de travailler en bonne intelligence avec une direction consulaire à l’écoute et soucieuse du rôle des élus. C’est tout le mal que je souhaite à mes successeurs.

Samy Ahmar